Extrait Soleil Blanc Livre I Nathan et Ana

Lise Muscat

12 mars 2022

Il savait qu’il n’oublierait jamais ces instants où il avait imploré, supplié, vaincu par trop de souffrance. L’humiliation n’était pas une défaite dans le supplice. Elle était un abandon.

Extrait

Il faisait une chaleur terrible lorsque Nathan ouvrit les yeux. Il avait le sentiment de faire ce geste pour la première fois depuis de nombreux jours. Une puanteur atroce le submergea. S’il en avait eu la force, il aurait vomi. Il avait du mal à bouger. Tout son corps le faisait atrocement souffrir.

Il ignorait où il se trouvait. Il avait perdu connaissance sur son cheval quelque part entre la Capitale et cet endroit nauséabond.

Il se souvint alors des hommes qui étaient venus le sortir du gouffre dans lequel on l’avait jeté en attendant la mort. Cet endroit sombre et sinistre dans lequel il avait abandonné tous ses rêves et toute une part de lui. La meilleure…

Il referma les yeux pour ne plus penser à ce lieu d’abandon et de souffrance, mais les images ne voulaient pas s’effacer. La violence qu’il avait vécue, il ne pourrait jamais s’en débarrasser. Elle serait en lui pour toujours. Dans cette cellule, il avait dû faire face à toutes ses désillusions. Il avait été battu et brutalisé comme un animal, avec une barbarie inhumaine. Il se rappelait la force des coups qu’il avait reçus et la cruauté avec laquelle ils avaient été donnés. Il avait connu des moments de douleur intense, de torture et de brutalité, mais surtout de découragement extrême. Il savait qu’il n’oublierait jamais ces instants où il avait imploré, supplié, vaincu par trop de souffrance. L’humiliation n’était pas une défaite dans le supplice. Elle était un abandon.

Il gémit de désespoir et de honte. Il sentit une main se poser sur sa peau. Elle lui fit beaucoup de bien. Non par sa fraîcheur, mais par la présence et le réconfort qu’elle lui procurait.

Il la prit dans la sienne dans un geste qui lui coûta un effort inimaginable, et la serra pour la garder plus longtemps contre lui, prolongeant un sentiment de bienveillance et de douceur qu’il pensait disparues à jamais.

Alors, les yeux toujours fermés, il pleura. Sans bruit, sans sanglots, dans un simple instant d’abandon, durant lequel il avait enfin l’impression d’exister. La dignité est une chose sans laquelle on ne peut vivre. Sans elle, on n’existe plus, et Nathan avait perdu la sienne.

Il se rappela qu’il avait été soigné et qu’on avait pris soin de lui. Cette pensée lui fit mal tant il avait oublié l’idée même de mériter l’attention et le réconfort. Il avait été brisé, détruit, réduit à mendier quelques miettes d’affection pour se sentir vivant.

Il entendit des mots prononcés pour le consoler, l’apaiser, le soutenir.

Il connaissait cette voix. C’était la même depuis plusieurs jours, légère et mélodieuse, teintée d’un doux accent aux sonorités d’ailleurs. Elle était un tel soulagement pour lui. Une caresse dans son esprit brûlé, meurtri. Il savait qu’il la garderait en lui comme une berceuse, une complainte grâce à laquelle il panserait les plaies de son âme.

Il finit par lâcher la main dans la sienne car il n’avait plus la force de la maintenir prisonnière.

Il sentit alors qu’on caressait ses cheveux.

De nouveau, il pleura.

— Il faut ouvrir les yeux maintenant l’ange blond…

Cette voix était comme une caresse, une douce étreinte qui réchauffe et guérit à la fois. Il sentit un souffle sur son front, comme l’effleurement d’un baiser.

Alors il ouvrit les yeux.

Penché sur lui, il découvrit le plus beau visage qui lui avait été donné d’apercevoir. Une jeune femme lui souriait avec chaleur. Ses yeux pétillaient de joie et son sourire était un délice. Elle dispensait tant de gaieté, d’enthousiasme et de vie autour d’elle, qu’elle en inondait les êtres qu’elle croisait et les espaces qu’elle occupait. La regarder était un plaisir, et l’entendre parler était un ravissement, un enchantement.

Nathan lui sourit faiblement. Il était si fatigué.

— Aujourd’hui, il va falloir s’asseoir. Je vais t’aider l’ange blond.

Nathan grimaça. Il voulait rester ainsi, dans cette douce torpeur, bercé par le son mélodieux de cette voix enchanteresse.

Ana sourit.

— Je ne vais pas te laisser encore dormir toute la journée, lui dit-elle avec douceur. Tu vas manger et tu vas te laver ! Si ça ne puait pas déjà autant dans cet endroit, il y a longtemps que je t’aurais jeté dans l’eau !

Nathan voulut lui répondre, mais sa voix s’érailla et il resta muet.

— C’est pas la peine d’essayer de parler, lança-t-elle sans un sourire, c’est moi qui décide. Donne-moi une main et accroche-toi à mon cou.

Tout en parlant, elle exécutait ces gestes de dévouement et d’humanité avec lesquels elle l’aida à se redresser. Il s’accrochait à elle comme on s’accroche à la vie, parce qu’elle est précieuse et qu’elle en vaut la peine. Ana était patiente et délicate, empreinte de bonté et de compassion. Avec des mouvements précis, elle l’aida à s’asseoir.

Il vacilla un moment car il était allongé depuis plusieurs jours, puis, à force de concentration et de détermination, il trouva son équilibre.

Ana le regardait avec une gentillesse et une prévenance infinies. Elle ne l’avait pas connu avant qu’il soit diminué par une captivité atroce, mais elle savait regarder au-delà de l’évidence.

Nathan était d’une maigreur épouvantable. Il était efflanqué, décharné, et son visage émacié, mangé par une barbe épaisse, n’avait plus aucune lumière. Il était sale et terne et ses longs cheveux blonds étaient crasseux. Il n’était plus qu’accablement, et pourtant, elle savait que maintenant il avait décidé de survivre. Pour cela, elle l’admira.

— Je vais te préparer un bon repas. Tu en as besoin, tu es maigre à faire peur, lui dit-elle avec ces sonorités exotiques qu’elle mettait dans chaque mot. Mais avant, je fais chauffer de l’eau et je remplis la bassine. Tu mangeras quand tu seras propre.

Elle lui fit un clin d’œil, le recala contre ses oreillers afin qu’il ne tombe pas durant son absence, et disparut.

Nathan resta immobile, désorienté dans cet endroit inconnu. La pièce était propre, ainsi que ses draps et son lit, malgré l’odeur horrible qui y flottait. Elle devait provenir de l’extérieur, pensa-t-il. Il regardait autour de lui sans rien reconnaître, ni les couleurs ni les lumières. Les teintes chaudes et familières de Shankara lui manquaient depuis si longtemps.

La salle ressemblait à un dortoir pourvu de plusieurs lits, dont beaucoup étaient occupés. Les flacons, les tubes, et les seringues déposés sur des tables, près de chaque couche, le laissèrent penser qu’il était dans un dispensaire. En ressentant les blessures de son corps, il se dit que c’était probablement le cas.

Où était-il ? Avait-il quitté Pangée pour atterrir dans un monde plongé dans la puanteur ? Qu’importait après tout. Il s’en fichait. S’il ne pouvait pas rentrer chez lui, il apprendrait à vivre ailleurs. Il avait survécu, et il allait se relever et se battre pour reprendre la dignité qu’on lui avait volée. Il s’en fit la promesse, et, dans ce serment, il garda un endroit particulier pour Lionel Duchaissey, une place privilégiée où résidait toute sa haine, toute sa rancune, et tout son déshonneur. Il allait être fort pour rendre les coups qu’il avait reçus, écraser ceux qui les lui avaient infligés, et anéantir Lionel Duchaissey en l’obligeant à l’implorer pendant qu’il l’enterrait en le maudissant.

Quand Ana entra à nouveau dans la pièce quelques instants plus tard, elle reconnut cette lueur dans le regard de Nathan. C’était celle de tous ceux que la vie avait détruits en silence et dans l’oubli, ceux à qui elle voulait donner une chance de tout recommencer, ailleurs, là où d’autres valeurs déterminent un destin. C’était son combat…

Elle regarda Nathan un long moment. Il était négligé et pitoyable, mais il avait l’aura d’un ange. Un ange aux longs cheveux blonds, et aux ailes de la vengeance.

Il se redressa quand il la vit, pour paraître plus fort, plus grand. Il avait besoin de cette reconnaissance.

— Viens avec moi l’ange blond, lui souffla-t-elle, tiens-toi à mes épaules je vais te soutenir. Tu ne dois pas être beaucoup plus lourd que moi. Je t’ai préparé un bain chaud. Ne te noie pas dedans, et je te donnerai à manger.

Ils avancèrent lentement jusqu’à une pièce voisine qui semblait servir de chambre et débarras. Au centre, Nathan aperçut une bassine d’eau claire. Juste en imaginant le plaisir qu’il allait ressentir en s’y plongeant, il gémit. Il y avait à la fois du bonheur et de la souffrance dans ce sanglot.

— Merci, dit-il d’une voix à peine audible tant elle était éraillée.

Il regardait Ana avec tellement de reconnaissance dans les yeux, qu’elle en fut touchée en plein cœur. Il n’était pas le premier qu’elle aidait à reprendre des forces pour survivre, et repartir, mais il était le seul qui l’attendrissait autant. Cela tenait peut-être à son apparence d’ange déchu qu’elle lui trouvait et qui l’émouvait.

Ils s’approchèrent de la bassine et elle l’aida à se débarrasser des vêtements sales qu’il avait sur le corps. Nathan était gêné de cette faiblesse qui le contraignait à se laisser déshabiller comme un enfant et à oublier sa pudeur. Mais il la laissa prendre soin de lui comme elle savait le faire. Avec prévenance et respect.

Entrer dans cette eau propre et salvatrice fut une bénédiction, à la fois pour son corps et pour son esprit. Il s’y plongea avec délice et lenteur pour prendre le temps de réparer toute sa douleur. Quand il fut entièrement immergé, il resta immobile comme paralysé de plaisir, et il ferma les yeux.

Ana resta alors près de lui. Elle prit le temps de savonner ses cheveux plusieurs fois pour les débarrasser de toute leur crasse, puis, avec douceur, elle frotta son corps avec une éponge qu’elle plongea dans l’eau. Il n’avait pas la force d’exécuter ces gestes simples et si apaisants. Il s’abandonna alors au plaisir d’être l’unique attention des douces mains, qui lui rendaient la conscience de son corps, qui s’était éteint quelque part, dans l’obscurité d’un cachot sordide.

Ce ne fut que lorsque l’eau devint trop froide qu’il s’aperçut qu’Ana n’était plus là. Avec précaution, il se leva, sortit de la bassine et s’enveloppa dans du linge propre qu’elle avait laissé pour lui. Tout lui allait trop grand car il avait la maigreur d’un cadavre.

Débarrassé de sa crasse et de sa honte, il avança, très lentement, attiré par une divine odeur qui lui ouvrit l’appétit, et qui recouvrait celle, horrible, qui imprégnait l’atmosphère.

Ana était debout devant une table qui lui servait à cuisiner. Quand elle le vit arriver, elle cessa ce qu’elle entreprenait pour venir à sa rencontre.

— Tu es presque méconnaissable quand tu es propre, le taquina-t-elle, viens t’asseoir, je vais te servir.

Il s’exécuta sans se faire prier et se jeta sur l’assiette qu’elle lui présenta.

— Ne mange pas trop vite, lui conseilla-t-elle, tu risques de te rendre malade.

Il l’écouta mais ne put se contraindre à ralentir son allure. Il était affamé depuis si longtemps qu’il semblait avoir oublié le goût des aliments. Malheureusement, très vite, son estomac déshabitué à la nourriture se bloqua et il ne put plus rien avaler sous peine d’être malade.

Son air dépité devant ce magnifique repas qu’il ne pouvait pas engloutir fit sourire Ana.

— Sois patient, tu mangeras bientôt plus qu’avant.

Nathan la regardait avec curiosité. Qui était cette jeune femme magnifique, à l’accent exotique, perdue dans un univers de cauchemar, et qui venait en aide à ceux qui, comme lui, devaient disparaître pour survivre ?

— Qui es-tu ? lui demanda-t-il.

Il avait retrouvé sa voix grave et profonde qui ne manqua pas de déstabiliser Ana. Il avait en lui cette capacité de séduction qui captivait tous ceux qu’il croisait. Et quand il souriait… Elle resta silencieuse un instant, puis vint s’asseoir face à lui. Elle l’observait avec ses yeux pétillants de malice. Elle diffusait la joie par sa simple présence.

— Je m’appelle Ana Suárez, commença-t-elle. Je vis ici de temps en temps avec mon père. Il est médecin. C’est l’un des hommes qui t’ont sorti de Ravenne. Il t’a accompagné jusqu’ici et il t’a soigné.

Nathan commençait à relier un peu les évènements qui s’étaient déroulés autour de lui. Il se souvenait du médecin qu’il avait appelé comme le lui avait demandé son frère. Tout était flou dans son esprit…

— Où sommes-nous Ana ? demanda-t-il soudain.

Il avait besoin de savoir. Était-il au bout de son voyage sans retour ?

Elle ne baissa jamais les yeux. À travers eux, elle lui communiquait douceur et bienveillance.

— On est à la périphérie l’ange blond. Au bord du monde. Plus vraiment dedans, mais pas encore dehors… Tu n’étais pas assez fort pour finir ta route. Pluton t’a laissé ici. Quand il reviendra, je vous ferai passer la frontière

Nathan était immobile et perplexe.

Pluton ? La frontière ? Tu es une opposante à la République ?

— Évidemment ! Pour quelle raison crois-tu que je me cache dans cet enfer ?

Il recula si vivement sur son siège qu’il faillit perdre l’équilibre. Elle maintint l’échange entre leurs yeux pour le jauger cette fois. Nathan la regardait avec un mélange de curiosité et d’admiration. Son côté enfantin renaissait au milieu de cette histoire incroyable d’évasion, de cachette et de secrets. Il était perdu dans un monde nouveau, sordide et extraordinaire.

— Tu es celle qui fait traverser la frontière aux évadés ?

— En effet.

Pluton m’a emmené ici… Et tu es ?

Aphrodite.

Il lui sourit.

— Évidemment… lâcha-t-il en la détaillant davantage

Pendant plusieurs minutes, ils restèrent silencieux.

— Où vas-tu m’emmener ensuite ? demanda-t-il sérieux.

— Derrière la frontière.

Il grimaça et plissa les yeux.

— Pas d’alternative ?

— Probablement pas. Mais je t’assure que tu seras surpris.

— Tu y vas souvent ?

— Je passe la frontière plusieurs fois par mois… Et je vis là-bas quand je ne suis pas ici.

Il passa la main dans ses longs cheveux et la regarda encore une fois.

— C’est comment là-bas Ana ?

— Tellement mieux… Étonnamment…